« Baroque à souhait », écrivait Guillaume Perrotte sur facebook à propos de ce roman, Femmes secrètes d’Ania Oz, paru aujourd’hui aux éditions Blanche.
Baroque ? Ce n’était pas le premier terme qui me serait venue à l’esprit. Mais à y réfléchir, l’adjectif baroque correspond bien au roman. Pourquoi ? Tout d’abord, le baroque est le mélange des genres.
Ce roman érotique est aussi un roman policier. Des femmes disparaissent, le narrateur mène l’enquête. S’y jouent aussi de courtes farces théâtrales lors de l’admission d’un nouveau membre dans le monde des femmes, tandis que le récit flirte avec le vaudeville lorsque le narrateur espère surprendre sa femme avec un hypothétique amant. Le baroque explore les jeux de miroir, les jeux de perspective, l’indénombrable. Les cellules, cubes de verre alignés dans des lignes qui semblent ne pas prendre fin dans un monde de dédales, de couloirs souterrains, inventent un nouvel ordre où les êtres confinés sont soumis au regard des autres détenus, des caméras, des femmes derrière leur écran, et du regard de tous, y compris le sien, après retransmission de morceaux choisis. C’est une multiplication des points de vue.
Femmes secrètes est construit sur un rythme ternaire : l’extérieur – l’intérieur – les deux mondes.
Un homme, narrateur, mène une enquête dans un Nancy où j’ai pris plaisir, parce que j’y ai vécu quelques années, à reconnaître le quartier plein centre avec ses ruelles pavées, autour de la place Stanislas sur lequel donne le fameux café Le Foy. Quartier luxueux où, passant encore il y a peu, je m’étonnais de toutes ces boutiques où les prix affichés sont exorbitants. La boutique de lingerie inventé par Ania Oz y trouve son écrin.
La deuxième partie est le monde du dessous, fourmilière où des femmes s’activent, où d’autres sont gardiennes. Les hommes sont des objets sexuels dans une gynarchie. Le temps s’y écoule, rythmé par des rituels. Les hommes détenus perdent conscience de la réalité extérieure du temps.
La troisième partie joue de l’accélération et de la décélération du rythme : le narrateur se jette volontairement dans l’aventure, stagne un temps, materné par une vieille femme, et lorsque le dénouement arrive, la machinerie s’emballe avec ses rouages et ses corps empalés.
Mais la fin est un autre début. Le couple à la sexualité routinière, celui du narrateur et de son épouse, commence une nouvelle ère sexuelle à trois, tandis que d’autres galeries s’ouvrent pour satisfaire les fantasmes d’hommes et de femmes toujours plus nombreux.
Femmes secrètes est un bon roman, que l’on dévore d’une traite. J’ai un peu moins apprécié la description du monde du dessous, des scènes de sexe qui dominent cette partie, que le reste, notamment l’érotisme de la première partie, où l’imagination du narrateur alimente ses masturbations et où le questionnement autour de son couple prend une place importante.
Une de mes scènes préférées est cette formidable machine présentée en pages 166-167 :
« A ces mots exultant, elle empoigna une grosse manivelle en bois, fixée à une roue dentée, et se mit à la tourner le tout avec une énergie démente. Néanmoins, un système électrique devait assister ses efforts, car c’est alors toute la structure qui se mit en branle avec une surprenante fluidité, dans un concert de couinements mécaniques et de cliquetis. Par la magie des engrenages et des courroies de transmission, chaque appareillage individuel s’ébranla alors, imprimant à la fois à tous les phallus en plastique un seul et même mouvement de piston. Ici dans une bouche, là dans un vagin, ou encore dans un anus transpercé par le membre implacable. D’un seul tour de roue, Valérie possédait physiquement l’ensemble des suppliciés pris ça et là dans la toile de ses fantasmes tordus. »

Femmes secrètes, Ania Oz, éd. Blanche, 16 €

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Présentation de l’éditeur :

Nancy, de nos jours, une rue dans le centre-ville…
Un écrivain se morfond dans son grand appartement, seul, pendant que sa femme travaille dans la capitale. Sous les fenêtres de son bureau, une boutique de lingerie cristallise son ennui et sa curiosité : Femmes secrètes. Un nom qui sonne comme une promesse pour cet homme dont les relations sexuelles avec son épouse sont devenues épisodiques et rares.
Très vite, il observe que certaines clientes, la plupart très jolies, y rentrent et n’en ressortent jamais. Exactement comme dans la fameuse rumeur d’Orléans, qui défraya la chronique en France dans les années 60 et qui prétendait que des jeunes femmes étaient enlevées pour aller alimenter en chair fraîche les bordels d’Afrique du Nord.
De fait, au même moment, la presse locale parle de plusieurs disparitions de femmes, toutes mariées. En menant sa propre enquête, il ne tarde pas découvrir qu’elles sont bel et bien conduites dans une sorte de gigantesque harem secret et souterrain. À ce détail près qu’elles en sont elles-mêmes les maîtresses, et que ce sont les hommes qui s’y sont aventurés pour vérifier l’authenticité de la rumeur, qui deviennent leurs esclaves, désormais disponibles pour satisfaire leurs désirs à l’envi.

Femmes secrètes est un roman entêtant qui se situe entre le foisonnement échevelé de La cité des femmes de Fellini et une version masculine d’Histoire d’O, un roman qui revisitent les classiques de l’érotisme pour mieux embarquer le lecteur dans une descente originale aux enfers du désir féminin.

Ania Oz est romancière. On lui doit la série à succès Sexe & Cie (J’ai Lu). C’est parce que son propre projet d’« académie du sexe » fut contrarié en son temps qu’Ania Oz le partage aujourd’hui avec vous. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que son imagination est… débordante !