Une bande dessinée très épaisse : 136 pages ! Un travail d’envergure pour adapter deux romans du Marquis de Sade : La Nouvelle Justine ou Les Malheurs de la vertu et L’Histoire de Juliette, sa sœur, ou Les Prospérités du vice.

Deux itinéraires très différents pour deux sœurs : alors que Justine choisit la voie malheureuse de la vertu, couverte de ronces, Juliette la libertine choisit le vice et s’y complaît. La bande dessinée offre un parallèle entre les deux destins en alternant les planches montrant la vie de l’une ou de l’autre. Une place prépondérante est laissée aux mésaventures de Justine et c’est par le biais du récit que Juliette fait à un amant que nous découvrons son histoire.

En préambule, Juliette fait libérer Justine, emprisonnée. Juliette est riche et puissante, Justine acculée à la misère, brimée, violée, torturée. Et c’est la vertu dans laquelle Justine a tant foi qui en est la cause. La bande dessinée ne passe ainsi pas à côté des aspects philosophiques de l’œuvre romanesque. A plusieurs reprises, un personnage tente de faire l’éducation de Justine, lui explique que de la vertu naît le malheur, que la nature n’a que faire de cette idée de vertu.

La naïve Justine se fait aussi régulièrement berner par de fourbes propos mimant le repentir :

« Mon Dieu ! Cela signifierait que la vertu reste indispensable malgré les contradictions apparentes. Qui saurait dire si le ciel ne m’a pas élue pour guider cette âme égarée. » (p. 96)

N’avoir confiance en personne, telle est la ligne de conduite que professe quant à elle Juliette.

La bande dessiné est sombre : encrage et planches chargées en sont cause. Souvent, une profusion de détails, ce qui donne de très belles illustrations, mais produit un effet assez compact. Le texte me semble bien dosé. On aurait pu en effet s’attendre à des citations de phrases amples prises dans le texte original. Or, le dialogue prime dans cette BD et des images se passent de mots. Un narrateur extérieur intervient rarement (p. 56 par exemple pour une des interventions : « En vérité, Justine, dont les résistances faiblissaient, était fascinée par cet homme… ») L’organisation sur la page est parfois étrange : on trouve ainsi, pp. 66-67 des cases placées en arc de cercle, comme sur un vitrail. Les changements dans la mise en page sont fréquents.

Il s’agit d’un très beau volume, comprenant 28 épisodes (recueil intégral) dont les 16 premiers ont été publiés en Espagne dans les revues Wet fetish et Wetcomix, avant que la publication ne soit interrompue. La traduction française est assurée par Manon des Gryeux.

Une mise en garde s’impose : certaines scènes sont atroces, Justine se fait rouer de coups, fouettée, dévorer par des chiens… Si la lecture d’un roman nous tient à l’écart d’une visualisation de ce genre de scènes, il n’en est rien dans une BD. A ne pas laisser entre toutes les mains !

Justine & Juliette de Sade, Raulo Caceres, éd. Tabou, 25 €