« Pardonnez-moi, chère Présidente, cette interminable lettre, et sachez-moi gré des efforts que j’ai faits pour ne pas blesser votre pudeur. »

Ainsi Théophile Gautier conclut sa Lettre à la Présidente, autrement dit à Madame Sabatier, qui tenait un salon littéraire chaque dimanche auquel il participait avec nombre d’artistes. Cette lettre, écrite de Rome en 1850, narre le voyage de son auteur et de son ami Louis à travers la Suisse puis l’Italie avec pour escales Genève, Milan, Venise et Rome.

Publiée une première fois clandestinement en 1890, cette lettre a été présentée par son éditeur, lors d’une seconde édition, comme d’inspiration rabelaisienne :

« cette lettre, ce chef-d’œuvre de langue grasse et colorée qu’un excès de pudibonderie a tenu si longtemps sous le boisseau, nous le donnons, pour la première fois, pour l’esbattement des pantagruélistes et non aultres, comme dit maître François. »

Le vocabulaire ordurier, le récit des choses vues – il s’agit d’un récit de voyage sexuel, avec toute curiosité mise pour les coutumes locales -, la gouaille, les exagérations, tout concorde en effet à voir en cette longue lettre un pastiche rabelaisien. Un extrait pour en convaincre :

« L’autre soir, nous avons été visiter une jeune beauté, qui, après avoir fait quelques façons et s’être assurée que nous n’étions pas des mouchards, a ôté sa robe et s’est décerclée, pour nous permettre de patiner ses charmes à cru. Sa gorge a fait explosion dans la chambre, défoncé le plancher, débordé dans la via Condotti, roulé par le Corso, jusqu’à la place de Venise, et nous a laissés ensevelis sous un déluge de lys et de roses (style Dupaty). Louis, écrasé sous la chute de cette double montagne de Goldan, et pris entre ces globes, aussi gros que les ballons de Green, lança une glaire argentée dans l’étroit ravin, où il marqua sa trace, comme un escargot sur une feuille de vigne ; et moi je m’esquivai pour faire son épitaphe, s’il restait enterré sous cet éboulement. »

Lettre à la Présidente constitue la première partie du livre intitulé Obscénia, qui comporte aussi des poèmes. Notamment le très court Concordances :

Dieu fit le con, ogive énorme,
Pour les chrétiens,
Et le cul, plein-cintre difforme,
Pour les païens.
Pour les sétons et les cautères,
Il fit les poix,
Et pour les pines solitaires,
Il fit les doigts.

 L’ensemble est précédé d’une longue préface sur l’histoire de l’Enfer, cette section de la Bibliothèque nationale de France où des œuvres étaient enfermées à cause de leur incompatibilité avec les bonnes mœurs et sur l’histoire des écrits licencieux de Théophile Gautier et accompagné de quelques illustrations.

Obscénia, Théophile Gautier, éd. Dominique Leroy, coll. L’Enfer de la Bibliothèque nationale de France, 1,99 €