J’ai peu lu Esparbec : le roman La Pharmacienne, une nouvelle dans un collectif et Frotti-frotta. Les éditions La Musardine viennent de me faire parvenir son dernier roman, Les Biscutières. Malgré un tas de livres à lire, j’ai pensé renouer tout d’abord avec cet auteur. Envie de lire un texte léger pour alterner avec la lecture d’un manuel universitaire.

Avec Esparbec, je ne risquais pas d’être exaspérée par le style, l’auteur écrit bien, je le sais, je n’avais donc rien à craindre. Esparbec a de plus l’art et la manière d’écrire d’excitantes cochonneries. Seulement, il me donne l’impression d’écrire des livres interchangeables. Si je prends trente pages de son dernier roman, que je les glisse dans un précédent roman, quelle différence y aurait-il ? Les noms des personnages changent, les lieux aussi, dans une certaine mesure (le bureau d’une instance administrative dans Les Biscutières peut se muer en bureau du pensionnat de Frotti-frotta), mais ce n’est pas le cas des situations. Les ingrédients sont identiques : une jeune fille naïve, un souffre-douleur, l’autorité conférée par une système hiérachique, un huis-clos, la perversité, aucun personnage réellement noir ni réellement blanc (c’est d’ailleurs une remarque de Mélanie dans ce roman, lorsqu’elle éduque la jeune narratrice) car tous, même ceux qui semblent les plus irréprochables (pensons au pasteur, le père de la bibliothécaire) s’adonnent à la luxure, le voyeurisme, l’humiliation et la honte, mais aussi le plaisir de la honte, le viol, un zeste de zoophilie, un zeste d’inceste.

Esparbec réussit surtout à peindre une société dans un cadre fermé, avec ses enjeux de pouvoir, la jalousie, la rancœur, les alliances, les coups bas, les secrets familiaux. C’est parce que les liens sociaux sont tels que l’histoire peut s’écrire, que le sexe domine toute situation. Les actes sexuels s’enchaînent donc, se tissent entre les protagonistes, jusqu’à l’écœurement. Esparbec écrit d’excitantes cochonneries, certes, mais presque quatre cents pages de cette lecture finissent par exercer une forte répulsion. Ce mélange entre l’excitation et la répulsion, cette difficile frontière a pour moi été dépassée à un moment du récit. A chaque lecteur une tolérance plus ou moins grande. En cela, le lecteur ne diffère guère des personnages, confrontés à l’envie de reculer, mais aussi à celui d’avancer qui finissent pour leur part par les dominer :« Ce qu’elle me proposait m’emplissait d’horreur à l’avance, et pourtant je savais que je le ferais. » p. 300

En quelques mots, pour finir, l’histoire proprement dite : Charlotte, la narratrice, qui n’a pas encore seize ans, est envoyée travailler à la biscuiterie, lieu de débauche. Elle est prise sous l’aile de Mélanie, qui compte la garder pour son usage personnel. D’un côté les bureaux où le comptable danse en tutu, appareil génital à l’air, aux ordres de Mélanie et où des séances de cunnilingus réciproques ont lieu quand Mélanie a ses migraines, d’un autre l’infirmerie où le thermomètre s’enfonce dans l’anus après qu’un doigt ait assoupli l’accès ou où se donnent d’humiliants lavements, et enfin le lieu de travail des biscuitières avec les vestiaires où le pasteur entend de curieuses confessions et le bureau du contremaître qui dépucèle les oies blanches. Des univers entre lesquels passe Charlotte, sous son propre chef, conduite par Mélanie ou aidée par Rosalinde, la vicieuse fille du pasteur et bibliothécaire de la biscuiterie, qui possède les clefs des passages sous les toits qui mènent à des salles où sont aménagés des miroirs sans tain et des systèmes d’interphone pour voir et entendre tout ce qu’il se passe de l’autre côté.

Les Biscuitières, Esparbec, éd. La Mussardine, 17 € (sortie prévue le 24 avril 2014)