Camille-BartheJ’aurais eu besoin d’un dictionnaire en permanence sous la main. Malheureusement, comme je lis souvent à l’extérieur, ce n’était pas possible. Je n’ai donc cherché quasiment aucun mot inconnu. Le seul dont j’ai cherché la définition, au début de ma lecture, c’est « aîtres ». Mon Petit Robert ne le connaissait pas. « Aîtres », pour dire « lieux » en quelque sorte, je l’avais compris sans chercher bien sûr, mais l’aître, c’est un lieu particulier. En l’occurrence, le narrateur évoquait dès lors qu’il aurait une croix à porter, qu’il serait confiné dans un espace, cerné par ces croix. La précision du terme est fascinante chez Léo Barthe. Ça et la beauté de la langue. Le rythme de la phrase. Sa composition. Bien sûr il y a un sujet, une histoire qui est racontée, mais par-dessus tout, ce que j’ai aimé, c’est l’écriture, c’est le style.

Un classicisme, une langue riche et bien sûr un peu surannée.  Sans doute une forme d’autodérision dans ce passage :

Latiniste fervent et sensible, l’abbé Noisy m’avait si bien imprégné des exigences de la concordance des temps que j’usais en toute spontanéité de certains modes verbaux que la conversation ordinaire avait tendance à négliger. Ces tournures amusaient beaucoup Camille. Il affirmait que les Français renonceraient bientôt à ces formes, croyant sans doute ainsi aller vers plus de simplicité, quand, en vérité, ils seraient en proie à l’angoisse de l’obscénité. Il riait, disant :
« J’eusse bien préféré que tu m’enculasses. »
À quoi je répondais :
« Encore eût-il fallu, Monsieur, que vous me montrassiez votre cul afin que je vous patinasse au préalable. » (p. 81)

Camille de Léo Barthe vient de paraître en collection de poche, une collection que j’aime beaucoup : Lectures amoureuses, aux éditions La Musardine. En couverture, une photographie de Christophe Mourthé, deux figures blanches, les cheveux tirés en arrière, des doubles, semblables et différents. Une illustration qui pourrait évoquer la relation de Gérard et de Camille. Gérard, jeune homme fruste, vit avec son oncle, qui rêve de considération, mais vit à l’écart du monde. Il croise le chemin de Camille, en voyage. Son accident motive une invitation. Camille et Gérard ont des affinités, nouent une relation. Ce roman est l’histoire de cet amour inconditionnel, qui s’étend au-delà de la nausée et du dégoût. Camille initie Gérard au plaisir, à toutes formes de plaisirs, y compris celles qui surviennent après la souffrance. Gérard essaie de moduler les effrayantes perversions de Camille, mais de lourds secrets pèsent sur son ami(e), l’assujettissent, l’emprisonnent dans l’effroi : Camille se sait voué à sa perte et Gérard ne peut l’accompagner aussi loin, aussi profondément…

Le roman est extra-ordinaire. C’en est à ce point que tout va, je pense, me sembler bien fade en comparaison, je le redoute…

Lorsqu’on me demande quels sont les livres érotiques que j’ai préférés, je cite souvent La Brûlure de la neige de Françoise Rey. C’est vrai, j’ai vraiment beaucoup aimé ce roman. Seulement, c’est peut-être par facilité que je le cite. Je me demande à présent si je ne pourrais pas confesser que je placerais plutôt en tête Le Cahier noir de Joë Bousquet, ses obsessions sans cesse rabâchées, ses hantises, et sans doute aussi ce fascinant Camille de Léo Barthe.

Camille, Léo Barthe, éd. La Musardine, coll. Lectures amoureuses, 9,95€