zénobieJe suis décidément fascinée par l’écriture de Léo Barthe/Jacques Abeille. Après la lecture de Camille, réédité dans la collection Lectures amoureuses de la Musardine, cette même maison d’édition a évoqué la publication antérieure d’un roman dont on m’avait parlé il y a longtemps déjà, Zénobie, la mystérieuse. J’ai sauté sur l’occasion pour lire cet autre roman, après que je me suis offert une délicieuse parenthèse du côté d’Odeur de sainteté et avoir eu entre les mains Les Jardins statuaires dont j’entreprendrai la lecture quand j’aurai un peu de temps devant moi. Une fois que l’on commence, peut-on s’arrêter ? Un livre après l’autre, et peut-être qu’au final, je lirai tout ?

Zénobie, la mystérieuse a, tout d’abord, évoquons-le, une jolie couverture. L’illustration est superbe. On la doit à Alix Gécèle Pasquier dont on peut admirer quelques œuvres ici : http://www.artmajeur.com/fr/art-gallery/alix-gecele/24165

Le texte ensuite.
J’ai été surprise par les premières lignes. Des phrases courtes, sans élan, précises comme elles le seraient dans un documentaire. Pas spécialement littéraires. Or, c’est ce que j’attendais. Alors quoi ? Je ne comprenais pas. Et puis, progressivement, l’écriture change. Être tombé sur cette femme-chienne, la ramener chez lui, transforme Imre aussi bien que sa narration. Je retrouve alors l’élévation, la richesse des phrases, leur épatante beauté. C’est une écriture merveilleuse.

Imre et sa méticuleuse solitude, sont bouleversés par la rencontre inopinée d’un être mutant, mi-chienne, mi-femme, au corps de femme et au comportement de chienne. De chienne en chaleur, surtout, car l’animal, pour lequel Imre ressent une profonde tendresse, semble dressé pour le plaisir, avoir été conçue pour devenir une sorte d’esclave sexuelle à l’obscénité naïve et si touchante. Il voit en cette chienne un être à éduquer…

Extrait (Élodie, amante occasionnelle, vient rendre visite à Imre qui tente de lui cacher Zénobie. Élodie la trouve cependant) :
« Tu sais quoi ? Je vais te dire une horreur, et je crois que bien des femmes éprouveraient la même chose ; j’aimerais être à sa place, me faire recueillir par un inconnu, de préférence gentil, comme toi, et surtout timide, pour que ça dure, et faire la chienne, comme ça. Être plus que soumise, dépendre entièrement de l’autre. Être sans parole, réduite à n’exprimer par tout le corps que le plaisir, et d’abord celui d’être nue et obscène sous un regard… Je ne sais pas ce que ça me ferait. Je n’arrêterais pas de jouir de me sentir suspendue en permanence au bord du plaisir. Dans le vertige. » (pp. 103-104)

Le roman est composé de deux parties d’inégale longueur : la bête nue et le dîner. L’expérience de vie commune avec cette femme-chienne et l’après expérience. Puis d’un autre élément, intitulé Transcriptions, variation sur la première partie et ajout de quelques éléments ultérieurs à la deuxième partie. Cet élément aurait pu être détaché du roman, constituer un autre texte, à la lecture facultative.

La force de ce récit est de faire entrer le lecteur dans le rêve éveillé d’Imre. J’ai cru autant que lui à ce mystère de Zénobie, à cette histoire de femme-chienne abandonnée, parce qu’il a voulu y croire et moi aussi, en tant que lectrice. Les mystères ne devraient jamais être révélés. La révélation tue le fol espoir, la vie reprend alors son cours antérieur, ou presque… Reste le souvenir de la force d’une perturbation, un récit, celui qu’Imre a reçu et celui qu’il a lu, celui dont nous venons de terminer la lecture.

« Ainsi suis-je devenu le fantôme de ma propre vie. »

Zénobie, la mystérieuse, Léo Barthe, éd. La Musardine, coll. Lectures amoureuses, 9,95€