Il y a des livres pour lesquels, sitôt un communiqué envoyé, les blogueuses (rares sont les blogueurs, je place donc un féminin) se manifestent et demandent qu’on leur adresse un service presse. Il y a des livres qui suscitent des réactions timides. Et il y a des livres qui ne suscitent pas de réaction du tout. Pourquoi ? Peur du thème je suppose, du côté trop explicite que peuvent revêtir les textes notamment. Ainsi en est-il de ce recueil nouvellement paru, Triolisme 2. Le titre est on ne peut plus clair, et c’est parce que ce titre est très clair qu’il suscite certains achats, certaines lectures. Mais pour obtenir une chronique sur un blog, c’est une autre histoire… Les blogueuses sont souvent des lectrices de romances épicées, pas de textes érotiques à proprement parler.
Quand il s’agit de lire de la littérature érotique, du moins d’après la presse papier, eh bien… on pense toujours aux mêmes références. Pour ma part, je trouve dommage que l’on se focalise toujours sur les mêmes titres (comme je le racontais hier) et qu’on n’ouvre pas son horizon, qu’on n’offre pas sa chance à certains textes.
Triolisme2-REDPour ces raisons, aujourd’hui, en l’absence de chronique (quoique on parlera quand même un peu de ce recueil de nouvelles : Charlie, qui aime bien nos livres, devrait vous proposer une lecture d’extrait prochainement des deux recueils Triolisme et Triolisme 2, merci Charlie !), je vous propose de lire deux courts extraits de Triolisme 2. Parce que même si la blogosphère ne s’y intéresse pas, parce que même si les magazines papier ne présentent constamment que les mêmes ouvrages, ce livre est là, il existe, prêt à être lu et apprécié, et peut-être que vous, lecteurs de ce blog, vous apprécierez ces extraits et aurez envie de le lire en intégralité.
Premier extrait de Triolisme 2 : quelques lignes de Clichés, nouvelle de Noann Lyne.

Le besoin d’amour n’en est que plus vif. Dans l’ombre de la solitude, l’envie de sentiments est plus éclatante que jamais. Besoin d’estime et de passion, d’être aimé sans fard et sans complication. Et je n’imagine plus trouver ce bonheur dans le féminin. Impossible de sortir en discothèque. Ce n’est pas mon milieu, je n’y trouve personne qui me convienne. Et je ne veux plus de ces nanas qui nous compliquent la vie avec leurs hésitations et leurs minauderies. Un simple ami, capable de me prodiguer de l’attention, est tout ce qui me conviendrait. Je repense tout à coup à cette boîte où j’ai passé quelques après-midi, l’Aqua, une boîte très gay, sauf le samedi où c’est mixte. Le monde homo me fascine. Il me semble dépourvu des idées fixes et des clivages, des tensions propres aux rapports entre genres. L’amour gay me paraît plus libre, plus franc et plus varié que l’autre, l’hétéro. J’en ai assez des romances hypocrites, des reculades et des hésitations, des faux-semblants et des impasses. Il me faut du concret, du rapide, du solide. Du mâle.

Début de soirée un jeudi. La boîte possède un sauna et un hammam, un bain-bulle. Et surtout, de petites alcôves, une dark-room, une salle SM. Et un bar, comme partout ailleurs. Ce que j’ignorais, c’est que le jeudi est la journée « nudisme ». D’ordinaire, la tenue de rigueur est la serviette autour de la taille. Ce soir, il n’y en aura pas. Juste un petit carré de papier essuie-tout insignifiant, presque encombrant. De toute façon, ma rage exacerbe ma libido. Quand je suis furieux, je suis prêt à tout, j’ai envie de tout, de défonce, de plaisirs charnels déchaînés. Après un court instant d’hésitation, j’enlève mes fringues, en les arrachant presque, et je me retrouve nu comme un lamentable vermisseau dans les vestiaires. Ce sentiment d’être seul au monde, sans la moindre protection de tissu, ne me trouble pas. Au contraire, je sens une énergie nouvelle naître en moi, mue par un besoin de sortir de ma coquille, de me montrer, d’exhiber mon amour et ma tendresse. Je fonce vers le bar, en tenant ce misérable carré de papier devant mon sexe, en vain. Le volume rend ce papier dérisoire. Je m’assieds sur un siège haut, le dos tourné à quelques rares clients en goguette, encore un peu gêné par ce sexe qui déjà se met en faction. Je me colle presque au bar pour occulter ma raideur, et je commande un whisky-red-bull au tenancier, un grand chauve dynamique.

Le temps est comme suspendu. J’avale mon malt presque d’un trait en m’étouffant, à la recherche du moindre moyen pour me rassurer. Des enceintes acoustiques hurlent un beat de Will I am et Britney. Derrière moi, j’entends des gens battre du pied et chantonner en sourdine. Plus loin, à l’autre extrémité du bar, une folle maquillée comme une peinture toise l’assemblée. Elle est grande et forte, baraquée comme une armoire à glace. Impression curieuse… La double couche de fond de teint, le rimmel à profusion, la poitrine gonflée à l’hélium, le décolleté et la jupette, tout donne une impression ambivalente à ce personnage. Elle n’est ni androgyne ni transsexuelle, juste un travesti pas très heureux.

Je n’avais pas remarqué à quel point mon arrivée avait surpris la clientèle. Je commence à ressentir comme une vague présence. On se regroupe derrière moi, on se resserre. L’impression de solitude que j’avais depuis ma séparation se dissout, bien que la présence reste silencieuse. Je suis regardé, ausculté. De longues minutes passent, quand une voix surgit par-dessus mon épaule :

— Nouvelle ?

Je suis un peu surpris. J’avais oublié que certains gays aiment féminiser les pronoms et les adjectifs. La dernière fois que je suis venu ici, j’ai entendu un homme dire à un autre qu’il était un peu grosse mais que ça lui allait bien, et si tu veux je te fais une pipe en bas, j’aime bien le goût de ton sperme, Chérie.

Derrière moi, la voix insiste :

— Timide ?

Cette épithète-là au moins n’a pas de genre.

Deuxième extrait de Triolisme 2 : les premières lignes de Sexe touristique de Marie Laurent

— Il y a plein d’endroits sympas à visiter ici, expliqua l’employée de l’office du tourisme ; notamment l’église Saint-Braquemart. Elle date du quinzième siècle.

Nina et moi, nous nous regardâmes. La fille, une jolie blonde à l’air angélique, s’était exprimée avec le plus grand sérieux. En sortant, nous donnâmes libre cours à notre hilarité.

— Saint-Braquemart, tu te rends compte ! bredouilla Nina entre deux hoquets. Exactement ce qu’il nous faut.

— Tu n’es pas cap.

— C’est ce qu’on va voir.

Le rire relevait les coins de ses lèvres, ses yeux noirs pétillaient. Oui, elle en était bien capable. J’admirais son audace, son inventivité sexuelle. Depuis notre rencontre trois ans auparavant, je n’avais pas connu un instant d’ennui. Rien à voir avec mes conquêtes précédentes : des filles dépourvues d’imagination. Nina, elle, baisait à deux ou à trois, voire plus si affinités et dans les endroits les plus insolites. Les sites touristiques et culturels l’inspiraient particulièrement. D’où nos virées hebdomadaires dans les lieux dotés de châteaux et de musées. Aujourd’hui, c’était le pompon.

— D’accord ? demanda-t-elle.

— Quelqu’un pourrait nous voir… ou le curé.

— Ça lui fera une occasion de s’instruire. Alors, on y va ?

Impossible de lui dire non, elle était si convaincante. Et surtout si bandante avec sa petite jupe ras la touffe sous laquelle elle ne portait pas de culotte. Quand elle marchait, on voyait l’amorce de ses fesses par-derrière et sa vulve par-devant : un motif de trouble pour les passants. Idem pour le haut, les pointes de ses seins transperçaient ses pulls et ses tee-shirts. Aujourd’hui, elle portait un top bleu foncé avec un V profond. Les talons de ses escarpins vernis claquaient sur les pavés de la rue menant à l’église.

Saint-Braquemart dressa bientôt ses tours gothiques. On accédait à l’intérieur par un portail ouvragé. En entrant, je trempai mécaniquement mes doigts dans le bénitier.

— Comme les chiens de Pavlov, se moqua Nina.

Elle fila dans la nef latérale de gauche. Je la suivis sans enthousiasme. Même si j’avais perdu la Foi depuis belle lurette, la solennité des lieux de culte m’impressionnait toujours.

— Qu’est-ce que tu fiches, Maxime ? s’impatienta Nina.

Elle stoppa devant le confessionnal adossé au mur. La loge de bois se composait de deux compartiments : celui réservé aux pénitents et un autre, plus spacieux, fermé par un portillon. Tous deux étaient masqués par un rideau pourpre. Nina s’engouffra résolument dans le plus vaste. Je l’imitai après m’être assuré que les bancs de la nef centrale étaient vides de paroissiens. Une odeur d’encens me monta aux narines, mélangée au parfum corsé de Nina. Celle-ci me sauta dessus direct, me roulant un patin copieux avant de s’attaquer aux boutons de ma chemise.

Triolisme 2 comprend des nouvelles de Wen Saint-Clar (De nouvelles perspectives), Noann Lyne (Clichés et Les Nymphirmières), Fêteur de trouble (Surenchère) et Marie Laurent (Sexe touristique).