correspondance-indiscreteCorrespondance indiscrète est un échange de lettres, sur quelques mois, entre Dominique Fernandez et Arthur Dreyfus, qui prolonge des discussions officielles sur le thème « sexe et littérature », sexe dans la littérature (que dire ? Comment le dire ? « Était-il préférable de dire noblement phallus, ou, comme on l’appelle en réalité, bite, mot qualifié de « vulgaire » dans les dictionnaires, gardiens du « bon langage » et des « bienséances » à observer ? À moins d’opter pour les scientifiquement neutres sexe ou pénis, au-dessus de tout soupçon parce que resssortissant à l’ « anatomie » ? »,p. 172. Faut-il le dire ou le taire ? Comment éviter de le dire ? Comment les auteures en parlent-ils ou l’évincent-ils de leurs écrits ?) mais aussi le secret ou l’étalage de la sexualité d’un l’auteur. Réelle correspondance, certes, mais correspondance menée en vue de faire un livre, où les mots sont donc pesés car destinés non seulement à une personne particulière, mais aux lecteurs.

Moins droit et figé que l’essai littéraire, la correspondance offre des digressions… et celles-ci sont nombreuses, des anecdotes, des phrases entendues, des souvenirs, des jugements sur tel ou tel écrivain (Cocteau, Montherland, Genet…), des réflexions sur des films, sur le « cinéma gay » ou « la littérature gay », les deux auteurs narrant leur préférence sexuelle pour les hommes, des réflexions sur le couple, sur la drague sur Internet, sur leurs différences de caractère et de génération (d’où la citation en 1ère de couverture : « quel bonheur de vivre aujourd’hui », parce que tout est possible ou presque, mais le possible est-il souhaitable ? Ne vaut-il pas mieux voiler car trop dire laisse peu de place à la délicieuse imagination? « A trop vouloir montrer, on ôte tout intérêt au spectacle », p.216).

Il y a de tout dans ce livre, par petites doses, par petites réflexions, par références culturelles que l’on ne peut qu’avoir envie de découvrir quand ce n’est pas encore fait (je pense à l’œuvre de Genet que je connais très peu, ce Cordyon notamment dont il est fait allusion à plusieurs reprises : « Corydon est un mauvais livre, mais d’une puissance de déflagration immense. », p. 211, mais surtout de Guibert dont les auteurs parlent beaucoup et dont j’ignorais même le nom : « Il est peut-être quelques amateurs hétérosexuels de littérature qui dévorent Guibert, mais quoi qu’on en dise, nous restons guidés par nos tropismes – et ce qu’on cherche dans un livre, c’est aussi, pour paraphraser Stendhal, un miroir de nous-mêmes », p. 192 ou encore Duvert « Chez Duvert il n’y a pas de limite. Il nous sert le rôti sur un plat, et on en est vite saturé. », p. 147, et puis des œuvres des auteurs de ces lettres : L’étoile rose de Dominique Fernandez m’est connu de nom, il serait peut-être temps que je lise le livre, et puis Histoire de ma sexualité d’Arthur Dreyfus dont il est question dès les premières pages de Correspondance indiscrète.)
On y parle de Foucault, de Bourdieu, du tout dire de Saint-Simon, de Freud, de Dante, de Stendhal et la lente séduction alors que l’acte se résume à une phrase, de Molière et de son jeune amant Baron (je n’avais jamais entendu parler de lui…),on y soutient des œuvres littéraires, on en critique : Montherland et ses Jeunes Filles notamment, ou encore Martin du Gard : « Martin du Gard, homosexuel honteux, n’est jamais sorti du placard. Il aurait mieux fait d’avouer que son homosexualité le tourmentait, lui pesait, lui était « inopportune », au lieu de stigmatiser l’ensemble de la sexualité. L’absence de toute sexualité entre les jeunes Daniel et Jacques, même pendant leur fugue à Marseille, affaiblit beaucoup Le Cahier gris, premier volume des Thibault, car la sexualité était constitutive de leur escapade et de leur nuit à l’hôtel, ainsi que ne peut l’ignorer un lecteur un peu futé », p. 144.

On y cause, en somme, entre personnes qui s’apprécient mais n’oublient pas de se contredire, de pousser gentiment l’autre dans ses retranchements, ou plus simplement de le forcer à éclaircir sa pensée. Cela part dans tous les sens, mais c’est justement cette profusion, cet éparpillement qui rend la lecture particulièrement agréable.

 C’est notre travail d’écrivain, cher Arthur : disons tout pourvu que nous le disions bien.

Correspondance indiscrète, Arthur Dreyfus etDominique Fernandez, éd. Grasset, 19€ (existe aussi en version numérique)